“Les Feux de l’amour” de François Yordamian, par Bernard Marcadé (critique) |
L’approche taxinomique de François Yordamian atteint aujourd’hui son comble avec son œuvre vidéo “Les feux de l’amour” qu’il inaugura il y a maintenant près de deux ans. Il ne s’agit plus ici de classer des objets (comme dans les sculptures précédentes), mais de cataloguer des gestes, systématiquement (quotidiennement) prélevés durant une année, au sein d’un corpus de séries télévisée grand public. Cette pièce renvoie en effet explicitement au fameux feuilleton américain “The Young and The Restless”, qui, depuis 1973, passionne plus de 21 millions de téléspectateurs aux U.S.A. La version française du feuilleton (“Les feux de l’amour”) mobilise quant à elle, quelques 4,5 millions de téléspectateurs depuis 1989. La position de Yordamian est radicale. Il ne s’agit pas pour lui d’une approche complaisante qui s’accommoderait finalement avec bienveillance d’un univers plutôt “kitsch”, mais bien d’une mise en perspective critique qui oblige à la vigilance. Comme le déclare l’artiste, “le feuilleton semble avoir trouvé la bonne recette qui lui assure encore de belles années de diffusion. Mais, précise-t-il, quels sont vraiment les ingrédients de cette recette ? ”. A cet égard, la méthode de François Yordamian est exemplaire. En inventoriant 80 catégories qui renvoient à autant de gestes ou d’actions quotidiennes, pour ne pas dire banales (se lever, croiser les bras, tirer la langue, soupirer, se gratter, allumer la lumière, sourciller, trinquer, mettre un vêtement, faire l’amour, donner une claque, etc...) en les répartissant sur autant de moniteurs T.V., l’artiste casse la temporalité traditionnelle du récit. C’est désormais le temps du geste qui donne la mesure de la signification et non le scénario du feuilleton. En donnant à voir ces actions qui se répètent ad nauseam, Yordamian nous fait assister au spectacle de la constitution de l’image : à son déploiement, à ses non dits, à ses mensonges... La narration se trouve ici ravalée à une suite de tics , qui nous éloignent avec humour et bonheur de toute approche sentimentale et pathologique de l’image. L’entreprise de Yordamian est salutaire. Elle constitue une manière de généalogie visuelle, qui conçoit le dispositif télévisuel de la fiction comme le lieu pervers d’un rapport de force idéologique qui n’ose le plus souvent pas dire son nom.